Punctured Hope: cinéma et conscience
Bien que considéré comme un crime contre l'humanité, l'esclavage est encore une réalité qui se décline sous différentes formes d'un coin à l'autre de la planète. Avec le film Punctured Hope: A Story About Trokosi and the Young Girls' Slavery in Today's West Africa présenté à Montréal dans le cadre du Festival des Films du Monde, le réalisateur Bruno Pischiutta expose une tradition peu connue bien que vieille de plus de 300 ans. Selon le culte du "trokosi", tel que pratiqué au Ghana, Togo, Nigeria et Benin; le don d'une jeune femme vierge au sanctuaire du village par la famille d'un individu qui a commis une infraction sociale ou crime grave, lui permet d'apaiser la colère des dieux et éviter les représailles à l'encontre du reste de sa famille. Ainsi, la jeune fille permet l'expiation du crime en servant le prêtre et le sanctuaire pendant trois à cinq ans, période au bout laquelle la famille peut demander son retour; un droit dont les familles ne se prévalent que rarement, craignant une nouvelle malédiction des dieux. Les jeunes femmes peuvent donc ainsi passer leur vie entière auprès du prêtre et dans l'éventualité de la fuite ou du décès de la "trokosi" celle-ci doit être remplacée par une autre vierge de la même famille.
Réalisateur italien et maison de production canadienne; ce film, financé et produit par Toronto Pictures à hauteur de 5.8 millions de dollars, a été réalisé par une équipe partiellement composée de Ghanéens membres, pour la plupart, de l'Académie du Film du Ghana, institution créée par Bruno Pischiutta en 2005 et dirigée par Kingsley Sam Obed. Ce dernier est à l'origine de l'intérêt de Toronto Pictures pour le Ghana et pour la problématique soulevée par le film Punctured Hope dont il a rédigé le script dans sa version originale.Tourné à Kpobikofe, village de 4000 habitants situé à quelque 40 kilomètres d'Accra, le film nous plonge dans le quotidien de cette localité entre rites animistes, séances de beuverie, réunions autour du chef de village et la vie dans le sanctuaire. Punctured Hope ouvre ainsi une fenêtre sur cette pratique et révèle la souffrance de ces jeunes femmes, abandonnées de tous pour satisfaire une tradition qu'elles ne comprennent pas. Entre profond rejet et résignation on découvre ainsi des femmes qui se sentent perdues.
Si le genre documentaire est souvent le plus employé par les réalisateurs occidentaux afin d'exposer ce type de réalité, avec une fiction dont la protagoniste raconte sa propre histoire, Bruno Pischiutta parvient à d'abord nous rapprocher d'un groupe dont on apprivoise les dynamiques avant de de nous mettre face à face avec la cruauté de cette pratique et les déchirements qu'elle provoque au sein même des communautés où elle est implantée depuis maintenant plusieurs siècles.
Le jeu de Belinda Siamey, s'il n'est pas des plus fluides, nous fait vivre l’un des moments les plus poignants du film lorsque lui sont, pour la première fois infligés des sévices sexuels. Les réalités de ce culte sont clairement énoncées par les actrices jouant les "trokosi", parfois même avec des termes trop précis (les jeunes "trokosi" font souvent référence au "sexual abuse" terme trop précis réduisant quelque peu l'authenticité du discours, mais qui a pour mérite de permettre d'atteindre l'objectif de conscientisation visé par le réalisateur et sa maison de production.
Punctured Hope est un film à voir, non seulement pour lever le voile sur une tradition dont les conséquences néfastes sont trop peu connues (en Afrique comme ailleurs) mais également pour découvrir d'excellents acteurs ghanéens tels que Ruffy Samuel Quansah et une bande sonore loin des clichés, composée par l'autrichien David Brandstatter et jouée par des membres de l'Orchestre Philharmonique de Vienne. La beauté de l'image et la volonté du réalisateur et des scénaristes d'aller au delà de la diabolisation pure et simple des adeptes de cette tradition en exposant les tiraillements au sein même de la communauté et au sein même du sanctuaire font de ce film une belle découverte que je recommande vivement.
Écoutez l'entrevue avec le réalisateur Bruno Pischiutta et la productrice Daria Trifu à Durala ici




4 comments:
wooow! Ca n'a pas du etre evident de tourner le film!! Je ne sais pas si j'ai la force de le regarder mais je vais de ce pas ecouter l'interview!
Est-ce que c'est une pratique qui peut etre contestee ou bien ce serait insulter les traditions?
Salut Amina. Merci pour le comment. Je vais ajouter quelques extraits video au post pour que tu aies une idée de l'ambiance/esprit du film sans trop entrer dans les parties les plus dures...
C'est toujours difficile de contester des traditions mais l'acte d'infliger des souffrances inutiles est tellement inacceptable que l'on ne peut s'empêcher de faire/dire quelque chose...d'autant plus lorsque ce sont des personnes aussi vulnérables que des jeunes filles.
Mais tu as raison, je me demande des fois par quel moyen on peut bien pouvoir venir à bout de traditions de la sorte qui sont tellement ancrés dans certains esprits...
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Thanks from Argentina,
Pablo
La partie que j'ai le plus aimée dans ton billet: «la volonté du réalisateur et des scénaristes d'aller au delà de la diabolisation pure et simple des adeptes de cette tradition en exposant les tiraillements au sein même de la communauté et au sein même du sanctuaire». C'est ce qui manquait au film "Fatou la Malienne" que je n'ai pas aimé du tout. Les populations de toutes les cultures aiment leurs enfants. Quand on observe une tradition qui vire systématiquement au drame pour l'enfant, il est important de creuser pour essayer de comprendre ce qui pousse les uns et les autres à maintenir une telle tradition. Autrement, c'est comme tu dis, « de la diabolisation pure et simple ». Merci pour ce billet.
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