17 juin 2009

Conversation africophile avec Dieudonné

Quelques jours avant la première de son nouveau spectacle Sandrine; Dieudonné, l’humoriste français à l’actualité mouvementée et aux prises de position...comment dire...controversées, m’a accordé une entrevue. Je suis habituée à partager mes entrevues en voix, passer par le medium radiophonique. Elles sont riches ces entrevues car on y retrouve l’ambiance, les intonations vocales et les hésitations qui permettent de mieux cerner un individu. Dans ce cas-ci je vous propose une retranscription de cette entrevue enregistrée dans le charmant Kalalu, restaurant caribéen sur la Rue Saint-Denis de Montréal, le tout sur fond de zouk. Si les notes de créole sucré étaient agréables je ne pourrait malheureusement pas la diffuser en onde mais, qu'à cela ne tienne, je la partage ici, terrain tout aussi propice. Kalalu...le lieu de l'entrevue était donc africophile tout comme le thème principal de cette conversation. Vous ne verrez pas mention des déclarations fracassantes maintes fois reprises dans l’actualité Française et Québécoise, je souhaitais en savoir plus sur l’africophilie de Dieudonné et poser un nouveau regard sur cet homme pour le moins difficile à cerner.

Ambiance détendue, il m'appelle Mlle Beye, il est calme, je m'inquiète pour le son mais je reste zen...Je pense déjà au plan B (B comme Blog pardi...)

Au cours de cette conversation je reviens sur son spectacle de l'année dernière "J'ai fais l'con", sur son rapport avec le Québec et bien entendu, duraliens que nous sommes, avec l'Afrique.


KB: Nous avons eu l’occasion de voir votre spectacle “J’ai fais le con” présenté également l'année dernière à Montréal. Dés le début le sketch sur les Pygmées du Cameroun donne le ton. C’était une partie dure à écouter…drôle au début mais dure à écouter car elle touchait une problématique très vraie du manque de sensibilité pour certaines réalités africaines…

DM: Je suis d’origine camerounaise, chez nous, dans mon village familial, des Pygmées commencent à venir. Avant ils restaient dans la forêt et étaient un peuple référence; ils avaient une image de magiciens et de guérisseurs et de musiciens. Ils sont en train de mourir dans l’indifférence générale, de disparaître. Il fallait que je dénonce ça. Je suis un humoriste, il fallait que je trouve le moyen, même si a dérange, de mettre le doigt sur le fait que des membres de notre famille sont en train de disparaître. Que faire…il fallait à un moment donné interpeller, faire rire, puis derrière le rire voir si certaines personnes commencent à prendre conscience. C’était plus qu’insupportable ce sketch… Mais pour moi, ce qui est encore plus insupportable que tout c’est l’indifférence et le silence. Il me fallait donc rompre ce silence.


KB: Y a-t-il eu la réponse que vous attendiez?

DM: La presse s’en fout des pygmées. La presse est financée par des gens mariés aux intérêts économiques de la filière bois. Malheureusement ce n’est pas dans la presse qu’on trouve une différence. C’est Internet, c’est le fait de créer une œuvre qui va rester dans le temps, qui va faire rire et en même temps qui va toucher. Ce n’est pas beaucoup mais c’est quand même des centaines de milliers de personnes qui sont touchées un peu partout. Ce qui est plus grave que tout c’est que ce que je dis est vrai. Si on n’arrive pas à les accompagner et on laisse le silence s’emparer d’eux, c’est qu’on a perdu tout sens et l’Afrique ne pourra pas survivre. Ce sont eux les plus vieux Africains. Et nous sommes tellement dans une logique de survie qu’on en oublie nos vieux.


KB: Dans ce spectacle un autre des sketchs phare est celui sur Bush, auquel vous en faisiez pas beaucoup de cadeaux… Bush a maintenant été remplacé par Obama. Que vous inspire ce personnage?

DM: Je pense que l’administration américaine était obligée, d’un point de vue stratégique et dans la lignée des événements du 11 septembre 2001, de marquer un coup fort qui montre un changement parce que l’image des États-Unis était au plus mal dans le monde. Je crois qu'Obama c’est un pare-feu. L’homme est très talentueux, je n’en doute pas, mais il a été mis en place. Il n’existait pas quelques mois auparavant. (…)



La crise, Bush qui s’en va…pour ne pas qu’il y ait de procès du 11 septembre, de ce qui s’est vraiment passé, de réclamation du droit de savoir il fallait mettre en place un homme qui allait tenter de neutraliser des tensions. C’est son rôle. (…)

Je me présente aux élections européennes avec la ferme intention de libérer le peuple africain de tous les réseaux occidentaux et de permettre l’émergence des talents et des politiques. J’ai fermement l’intention de pousser à un dialogue plus juste entre le Nord et le Sud. Il faut un député européen qui ne soit pas un nègre alibi. Il y a trop de nègres alibis dans l’univers politique occidental. Mettre un noir juste pour le symbole. Des noirs mis par des personnes qui ont tué tous nos talents et qui les ont détournés. Le discours de Dakar de Sarkozy était pitoyable. Je m’appelle Dieudonné Mbala Mbala, je suis originaire d’Olama. Je sais que j’ai une responsabilité qui est de me battre pour l’Afrique en Europe. Parce que c’est là bas que tout se joue.


KB: Justement, si vous deviez définir ce qui vous anime, votre mission. « Voici ce pour quoi je me bat »…qu’est ce que vous diriez?

DM: D’arrêter le massacre. J’ai dans le jardin, chez mon père des gens qui meurent de faim, qui ont toutes sortes de maladies. Le taux de mortalité infantile est tellement élevé. J’avais dans mes bras deux petites filles que j’ai emmenées à l’hôpital. On leur a donné à manger et je suis reparti, elles sont retournées au village et elles sont mortes. Le fait qu’elles aient été alimentées pendant un mois de manière normale ça leur a redonné du temps. Si j’avais su je les aurais emmenées avec moi… Je pense que j’essaierais de faire en sorte que ces deux petites filles soient, dans mon existence en tout cas, les dernières. Je ferai tout ce que je peux. Je suis Africain mais ce n’est même pas l’Africain, c’est l’Homme. Ce n’est même pas une question d’appartenance… Parce que nous avons tellement de traîtres en Afrique. Je veux être député européen pour ça. Je veux retourner avec mon statut de député européen au Cameroun et je veux prendre des photos et je vais amener des Pygmées et je leur dirais de rester dans l’Assemblée et de même y dormir.


KB: Pensez-vous que le seul moyen de faire bouger cette situation c’est par une sorte de choc frontal, de rupture?

DM: La colonisation a été très frontale, L’esclavage, ça a été tellement frontal. Mais il faut juste un peu de courage. Affronter les difficultés, Sarkozy et sa bande sur son terrain, en France, aider l’opposition africaine la véritable, la soutenir et puis aider ceux qui veulent amener le changement. Il y a des chefs d’États qui aujourd’hui hésitent parce qu’il en va de leur avenir économique. Il y a un juge français qui voudrait attaquer en justice des Présidents africains, c’est très rare…leur confisquer leurs biens. Mais jamais on ne peut s’attaquer à l’indépendance énergétique de la France…


KB: A quoi pensez-vous que cette procédure va aboutir?

DM: Je pense que Sarkozy a envie de mettre ses propres personnes. Il veut ses gens. Il veut des gens qu’il met en place. Il change les réseaux. L’Afrique c’est la mine d’or. La poule aux œufs d’or.


KB: Comment est ce que vous jugez le Canada par opposition à la France dans ses rapports avec l’Afrique?

DM: J’aime beaucoup le Québec mais pas du tout le Canada. Je me sens bien au Québec mais Harper et le gouvernement Canadien en général pour moi c’est les États-Unis. C’est un même pays. Le seul pôle de résistance c’est le Québec et j’espère que le Québec va rester résistant encore longtemps mais le confort matériel a un petit peu anesthésié l’esprit révolutionnaire de ce peuple.


KB: Oui, justement les Québecois... Ils vous accueillent quand même très bien quand on compare à la France en ce moment…

DM: J’aime beaucoup, on s’entend très bien. Je suis très admiratif de certains artistes québécois, comme Falardeau, des gens qui sont vraiment des exemples. Le peuple québécois est un peuple admirable. Ils étaient considérés comme les nègres blancs d’Amérique du Nord et même si la colonisation qu’ils ont vécue était peut-être moins violente que celle africaine ils étaient quand même considérés comme des gueux. Ils étaient complètement dominés.

Je rêverais qu’il y ait un rapprochement de la Francophonie. Je me battrai pour ça. En France il n’y a pas ce besoin de se battre pour la Francophonie... Il y a des enjeux formidables dans les années à venir les choses changent et il faut que l'Africain se redresse et retrouve sa dignité dans sa posture politique aussi et arrête définitivement de faire l’esclave.


KB: Vous pensez que l’Africain fait l’esclave?

DM: Il est complètement absorbé par l’argent. On a l’impression que de tout en bas à tout en haut ils ne pensent qu’à ça. Ils ont réussi à imposer ce nouveau dieu. Qui est un dieu très très présent. Il est important de retrouver la dignité; ce sens là. J’y suis profondément attaché c’est notre richesse et il faut qu’on la retrouve parce qu'à s’attacher à l’argent on sera toujours des esclaves. Il faut d’abord reconquérir notre dignité. L’Africain est perdu, c’est comme ça que je le vois. Il est en survie. Tout au fond du panier de l’exploitation mais il garde cette qualité exceptionnelle qui est la joie intérieure, la vivacité, la force, l’endurance, la passion. Ce sont ses grandes qualités. Les défauts c’est de se laisser endormir par ce dieu ou cette drogue qu’est l’argent


KB: Est-ce que la jeunesse africaine a ce qu’il faut pour réussir ce changement?

DM: Je suis très fier de cette jeunesse africaine parce que je trouve qu’elle se réveille. Dans mon domaine qu’est la culture notamment. Mais en même temps je ne suis pas un communautariste pour les Africains, l’Homme de manière générale. Il y a tellement de talent en Afrique et l’adversité créé le talent. La vertu elle apparaît dans l’adversité et le vice dans la prospérité. Et l’Afrique est un peuple extrêmement vertueux et c’est ça qui, je l’espère va lui permettre de s’en sortir. Et nous allons y arriver, j’en suis sur.


KB: Vous allez roder votre nouveau spectacle Sandrine à Montréal. De quoi s'agit-il?

DM: Je reviens sur un spectacle que j’ai joué il y a quelques temps, il s’appelle le Divorce de Patrick. Je reviens 6 ans plus tard sur ce sujet. Ça me permet d’aborder la relation homme femme à travers différentes religions, différents horizons géographiques, ethniques, religieux. On va s’amuser mais je travaille encore dessus. Le spectacle sera en rodage ici. Le lendemain des Européennes j’arrive ici. Si je gagne ce sera donc en jeune député que j’arriverai ici. Ce sera vraiment marrant.


KB: Vous avez maintenant plusieurs chapeaux : humoriste, activiste, homme politique. Qu’êtes-vous avant tout?

DM: Je suis humoriste. C’est mon métier, c’est ma vocation; c’est ce que j’ai envie de faire La plupart des hommes politiques ils ont tous un métier; ils sont enseignants, ils sont médecins. On ne demande pas à Kouchner « Vous êtes un homme politique ou vous êtes un médecin ». Aujourd’hui il a passé une partie de sa vie être médecin puis politique maintenant. Moi je suis un homme de scène. Je n’ai pas exercé de fonction politique mais j’aime la politique mais comme tous les citoyens. Donc je suis un humoriste mais si à un moment donné par l’élection j’arrive, j’aurai des choses à faire.



C'est là que s'est terminée l'entrevue. Une conversation informelle et sympathique d'une demi-heure ponctuée de quelques "Mlle Beye" ou je me suis trouvée face à un humoriste profondément attaché à ses origines africaines vers lesquelles ils semble diriger tous ses efforts même si de manière indirecte, même s'il est difficile de comprendre comment il pourrait bien réussir désormais à être perçu autrement que comme, au mieux, une grande-gueule, au pire un anti-sioniste et négationniste. Au cours de l'entrevue c'est donc avec un peu de surprise que j'ai découvert un homme à la conversation très calme et agréable au point que l'on puisse difficilement l'imaginer dans des débats houleux ou en tête à tête avec un leader d'Extrême Droite. Sur scène il incarne dans Sandrine tour à tour un juge, une femme battue, un alcolique, un avocat ivoirien, des membres d'un groupe anti-femme (et anti-feministe...). Il y revient en effet sur la question des rapports entre hommes et femmes mais avertit d'emblée son public: pas question de se faire taper dessus ni de faire dans la controverse. Si l'on pourrait croire qu'il a maintenant comme cible les groupes féministes il dit clairement qu'il est là pour faire rire sur un sujet maintes fois repris... Le spectacle ne manque toutefois pas de prises de positions mais il est loin d'être aussi choquant que d'autres positions et relations qui lui sont associées et qui sont difficiles à comprendre et quasi-impossibles à justifier. Ce spectacle je l'ai trouvé drôle, tout simplement, et vous invite donc à aller le voir lors de son prochain passage à Montréal, prévu en Septembre prochain, ne serait-ce que pour vous faire une idée à vous sur cet humoriste franco-camerounais aux personnalités des plus intrigantes.

Pour plus d'infos et pour un complément sur plusieurs controverses dont il fait l'objet je vous invite à lire cette excellente entrevue au cours de laquelle il revient notamment sur sa relation avec Jean-Marie Le Pen...


6 comments:

dembus a dit…

Nice itw...Good job!
Dembus

Khady Beye a dit…

Merci Dembus!

Anonyme a dit…

Intéressant Khady !
Nice job comme on dit à MTL
One Love
Laurent (de MGP ;) )

Ayum a dit…
Ce message a été supprimé par un administrateur du blog.
Ayum a dit…

Very nice interview. I don't know much about the man but i really like what he stands for.
Good job miss B

Moc a dit…

Merci ! tres bien ecrit et analyse

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